Interview de Sandrine Da Costa de The House of Eyewear : L’optique sur-mesure : donner du sens à l’expérience client en lunetterie

Sandrine, vous avez fondé The House of Eyewear avec cette idée très forte de remettre la personne au centre. Comment est née cette conviction, et en quoi votre parcours d’opticienne vous a conduite à défendre l’optique sur-mesure comme fil conducteur de l’expérience client ?

Remettre la personne au centre n’a jamais été un concept marketing pour moi, mais une conviction née du terrain.

Après plus de vingt ans d’expérience, j’ai vu l’optique se standardiser. Or, la vision est intime. Elle touche à l’identité, à la confiance, à la manière dont on se présente au monde.

Mon parcours d’opticienne m’a appris la rigueur technique : la précision des verres, le centrage, l’importance des matériaux. Mais j’ai aussi compris que la performance visuelle ne suffit pas si la monture ne correspond pas profondément à celui ou celle qui la porte.

Le sur-mesure est donc devenu mon fil conducteur. Il ne s’agit pas seulement d’adapter une correction, mais d’accompagner une personne dans un choix qui influencera son confort, son style et parfois même son assurance.

Chez The House of Eyewear, tout commence par l’écoute. Je ne vends pas des lunettes. J’accompagne des individus.

Concrètement, quand un client pousse la porte de The House of Eyewear, à quoi ressemble un accompagnement vraiment sur-mesure ? Pouvez-vous nous décrire, étape par étape, ce qui se passe entre l’analyse de la vision, l’étude du visage, du mode de vie et le choix final de la monture et des verres ?

Chez The House of Eyewear, le sur-mesure commence avant même de parler de monture.

D’abord, il y a un temps d’échange. Je prends le temps de comprendre la demande, mais aussi le quotidien : le travail sur écran, la conduite, les déplacements, les habitudes de lecture, le rythme de vie. Ce sont souvent ces détails-là qui font la différence entre une paire “correcte” et une paire vraiment confortable.

Ensuite, vient l’analyse de la vision. On vérifie les besoins, on affine si nécessaire, et surtout on anticipe l’usage réel : une correction n’est jamais un chiffre isolé, elle doit fonctionner dans une vie.

Puis, on passe à l’étude du visage — et j’y tiens énormément. Les proportions, la ligne des sourcils, la forme du nez, la dynamique du regard, mais aussi l’allure générale. Une monture peut structurer un visage, l’adoucir, l’allonger, le mettre en lumière. On cherche l’équilibre, et on respecte la personnalité.

À partir de là, la sélection devient très naturelle. Je propose une poignée de pièces, jamais vingt modèles à la suite. L’idée, c’est de guider sans enfermer : faire découvrir des créateurs, des matières, des couleurs, mais toujours avec une cohérence esthétique et une justesse sur le visage.

Enfin, on choisit les verres avec la même exigence : la qualité optique, les traitements, la protection, le confort. Tout est ajusté à l’usage et aux sensations. Puis vient l’ajustage final, essentiel : c’est là que la monture “signe” le visage et que le confort se joue, au millimètre près.

Au fond, mon rôle est simple : faire en sorte que le client reparte avec une paire qui lui va vraiment — visuellement, techniquement, et intimement.

Vous travaillez avec des créateurs comme Gold and Wood, Theo, Matsuda, Masunaga ou encore Caroline Abram. Comment sélectionnez-vous ces maisons, et en quoi leur approche du design et des matériaux vous aide-t-elle à donner plus de sens et de cohérence à l’expérience client, au-delà du simple « bel objet » ?

La sélection des maisons avec lesquelles je travaille n’est jamais dictée par une tendance ou un effet de vitrine. Elle repose sur trois critères essentiels : la cohérence esthétique, l’exigence technique et la sincérité de la démarche.

Je m’intéresse d’abord à l’histoire de la marque. Une maison comme Theo, par exemple, défend depuis toujours une liberté créative audacieuse, presque artistique. À l’inverse, Matsuda incarne une approche quasi architecturale du détail, héritée du savoir-faire japonais. Avec Masunaga, c’est la maîtrise industrielle et artisanale réunies sous un même toit. Chaque étape de fabrication est intégrée, ce qui garantit une précision remarquable.

Quant à Caroline Abram, j’apprécie sa capacité à sublimer le visage féminin avec subtilité, sans caricature. Les volumes, les couleurs, la légèreté des lignes participent à révéler plutôt qu’à transformer. Ce qui m’importe, au-delà du bel objet, c’est la cohérence entre la philosophie de la maison et la personne qui va porter la monture. Le design n’est pas décoratif : il doit dialoguer avec un visage, une posture, un mode de vie.

Ces créateurs me permettent justement d’offrir une palette riche — audacieuse, minimaliste, féminine, architecturale — mais toujours avec une exigence de matériaux et de fabrication.

Cela donne du sens à l’expérience client. La monture devient alors une pièce choisie avec intention, presque une extension de soi, et non un simple accessoire.

Vous dites que le « vrai luxe » en optique réside dans la qualité, le savoir-faire et le savoir-servir. Pouvez-vous partager un exemple précis où cette exigence a fait la différence pour un client, voire bousculé ses habitudes ou sa perception de ce qu’est une paire de lunettes ?

Je me souviens d’un client qui portait des lunettes depuis des années, mais toujours avec une certaine résignation. Pour lui, c’était un outil purement fonctionnel. Il choisissait des montures discrètes, presque effacées, et ne s’autorisait aucune audace.

Lors de notre rendez-vous, nous avons pris le temps d’analyser non seulement sa correction, mais aussi son posture, son regard, son rôle professionnel. Il occupait un poste à responsabilité, avec une forte dimension relationnelle. Pourtant, son image ne reflétait pas cette assurance.

Je lui ai proposé une monture plus structurée, avec une présence affirmée, tout en travaillant des verres parfaitement adaptés à son usage intensif sur écran et en réunion. Le choix des matériaux, la précision du centrage et l’ajustage au millimètre ont complètement transformé son confort visuel.

Mais surtout, cela a transformé sa perception de lui-même.

Quelques semaines plus tard, il m’a confié qu’il se sentait plus sûr de lui, plus aligné avec son rôle. C’est là que l’on comprend que le vrai luxe ne réside pas dans un logo ou un prix, mais dans cette combinaison subtile entre savoir-faire technique et savoir-servir.

Une paire de lunettes peut corriger une vue. Elle peut aussi révéler une posture.

Les styles de vie évoluent, les préoccupations de santé visuelle et d’esthétique aussi. Quels sont aujourd’hui, selon vous, les principaux défis pour un opticien qui veut rester fidèle à une démarche artisanale sur-mesure, tout en intégrant les innovations techniques (verres, matériaux, prises de mesure, etc.) ?

Le principal défi aujourd’hui est de ne pas se laisser submerger par la technologie, tout en sachant l’utiliser intelligemment.

Les innovations sont formidables : les verres sont de plus en plus précis, les traitements plus performants, les matériaux plus légers et résistants. Les outils de prise de mesure permettent une exactitude remarquable. Mais la tentation est grande de laisser la machine décider à la place de l’œil et de l’expérience.

Or, une démarche artisanale sur-mesure repose d’abord sur l’observation, l’écoute et l’interprétation. La technologie doit rester un outil au service du jugement professionnel, jamais l’inverse.

Un autre défi majeur concerne l’évolution des usages. Le temps passé sur écran, la mobilité constante, le travail hybride… tout cela modifie profondément les besoins visuels. Il ne suffit plus de corriger une myopie ou une presbytie ; il faut anticiper des environnements multiples, des transitions permanentes entre intérieur et extérieur, concentration et mouvement.

Enfin, il y a la dimension esthétique. Les clients sont aujourd’hui plus sensibles à leur image, plus informés, plus exigeants. Il faut concilier performance technique et identité visuelle forte, sans tomber dans l’effet de mode.

Rester fidèle à une démarche artisanale, c’est accepter de prendre le temps. Intégrer l’innovation, c’est refuser l’immobilisme. L’équilibre entre les deux est exigeant, mais c’est précisément là que réside la modernité du métier.

Si l’on se projette dans 5 à 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution de l’optique de créateurs et du sur-mesure en lunetterie ? Pensez-vous que la digitalisation (essais virtuels, IA, téléconsultations) pourra cohabiter avec – ou même enrichir – cette relation très humaine et personnalisée que vous défendez ?

Je suis convaincue que l’optique de créateurs va continuer à se renforcer. Les consommateurs recherchent de plus en plus de sens, d’authenticité et de singularité. Ils ne veulent plus seulement un produit, ils veulent une pièce qui raconte quelque chose — sur sa fabrication, sur son designer, sur sa matière.

Le sur-mesure, lui, deviendra presque une évidence. Les styles de vie sont plus complexes, les usages visuels plus variés, et les attentes esthétiques plus affirmées. L’uniformisation montre ses limites. À l’inverse, l’individualisation devient une valeur forte.

Quant à la digitalisation, je ne la perçois pas comme une menace. Les essais virtuels, l’intelligence artificielle, les outils de mesure avancés peuvent enrichir l’expérience. Ils permettent de gagner en précision, en confort, en fluidité.

Mais ils ne remplaceront jamais l’intuition humaine, l’observation d’un visage en mouvement, la compréhension subtile d’une personnalité.

Je crois profondément que l’avenir réside dans la cohabitation intelligente : la technologie pour affiner, l’humain pour décider.

Une monture ne se choisit pas uniquement sur un écran. Elle se ressent. Et cette dimension-là restera, selon moi, irremplaçable.

Pour finir, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui s’apprête à changer de lunettes et qui veut vivre une véritable expérience sur-mesure : quels réflexes adopter, quelles questions poser à son opticien, et quels compromis ne jamais accepter sur sa vision et son style ?

Je dirais d’abord : prenez le temps. Une paire de lunettes vous accompagne chaque jour. Elle influence votre confort, votre posture, votre image. Ce n’est pas un achat anodin.

Ensuite, osez poser des questions. Interrogez votre opticien sur la qualité des verres, sur leur origine, sur les traitements proposés, sur la précision des prises de mesure. Demandez-lui pourquoi il vous recommande une monture plutôt qu’une autre. Un véritable accompagnement sur-mesure s’explique, il ne s’impose pas.

Il est également essentiel de parler de votre mode de vie. Travail sur écran, conduite, déplacements, lecture, sport… Ces éléments doivent guider le choix des verres autant que la correction elle-même.

Quant aux compromis à éviter, ils sont simples : ne sacrifiez jamais la qualité optique pour une question de prix ou de rapidité. Et ne choisissez pas une monture uniquement parce qu’elle est tendance. Elle doit vous ressembler, vous équilibrer, vous révéler.

Une belle paire de lunettes ne se contente pas de corriger la vue. Elle doit vous donner envie de la porter.

Pour en savoir plus : https://www.thehouseofeyewear.com

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