Élodie, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes passée de l’art contemporain à la création de ronds de serviette en laiton gravés, et en quoi cette reconversion a façonné votre vision de la réussite dans les accessoires de mode faits main ?
Mon approche du monde de l’art contemporain remonte à très longtemps. J’étais très jeune stagiaire dans une agence de relations presse spécialisée, Temenos International, fondée par Sophie Barbaux. C’était mon premier job, et j’étais maladivement timide — ce qui n’était pas idéal dans ce métier.
Je sortais d’une école d’art, l’Atelier Hourde, et je découvrais à la fois le monde du travail et celui de l’art contemporain, qui me paraissait assez hermétique à l’époque. Nous étions dans les années 80, peu après la disparition de Jean-Michel Basquiat. Je me souviens encore des diapositives de ses œuvres que je regardais avec beaucoup de distance.
L’agence suivait aussi des artistes comme Christian Boltanski ou Annette Messager, et je garde en mémoire l’inauguration de la station Concorde décorée par Françoise Schein, en présence de François Mitterrand. Avec le recul, je réalise à quel point cette période était exceptionnelle, même si je n’en avais pas conscience sur le moment.
Il y a eu ensuite un déclic. Comme le disait Sophie Fontanel, l’œil s’éduque avec le temps. C’est exactement ce que j’ai vécu.
Mes expériences suivantes — graphisme, web design — sont restées proches de l’artistique.
Avec les ronds de serviette, j’ai volontairement oublié leur fonction au départ pour les regarder comme des objets esthétiques. J’ai cherché à éviter l’image d’un artisanat traditionnel un peu figé — l’atelier poussiéreux, les motifs surchargés — pour aller vers quelque chose de plus épuré.
Aujourd’hui, je considère la surface du rond comme un terrain de jeu visuel, dans lequel j’intègre une estampe de mot.
Votre marque repose sur un objet très spécifique – le rond de serviette personnalisable – issu d’un souvenir d’enfance. Comment parvient-on, concrètement, à transformer un souvenir intime et presque désuet en un accessoire de mode désiré, contemporain et viable économiquement ?
Après l’école d’art, j’ai suivi une école de commerce. Ces deux formations coexistent chez moi, parfois en tension.
Il faut constamment trouver un équilibre entre vision artistique et réalité économique. Si je suis uniquement mon instinct créatif, je ne fais pas toujours des objets vendables. À l’inverse, si je cède à des stratégies commerciales trop évidentes, je trahis l’exigence esthétique que je me suis fixée.
J’ai donc accepté que Un Chat dans ma Botte soit un laboratoire. J’expérimente.
Le rond de serviette a une fonction première simple : identifier une serviette. Il est lié à l’enfance, à la famille. Mais je me suis volontairement concentrée sur l’esthétique, en laissant aux clients la liberté des mots.
Beaucoup de marques vendent la personnalisation avec des mots. Moi, je vends d’abord un objet.
C’est intéressant, parce que j’ai grandi entourée de livres, dans une famille liée à l’édition. Les mots sont importants dans mon environnement — mais dans ma marque, ils restent secondaires.
Vous gravez chaque pièce lettre par lettre, à la main, avec plus de 200 motifs et une cinquantaine de modèles : comment trouvez-vous l’équilibre entre exigence artisanale, personnalisation extrême et nécessité de rester rentable et disponible pour vos clients ?
C’est clairement le point le plus complexe.
La personnalisation prend énormément de temps, d’autant plus avec plus de 300 motifs et de nombreuses variations techniques. Les années 2023 et 2024 ont été particulièrement intenses. J’ai dû apprendre à réguler les commandes — parfois les freiner, parfois les relancer.
J’ai fait des erreurs. Par exemple, accepter beaucoup de commandes revendeurs à faible marge en période de forte demande n’était pas une bonne stratégie.
J’ai ensuite :
• refusé temporairement les commandes revendeurs
• augmenté mes prix
• réorganisé mes priorités
Le chiffre d’affaires a finalement suivi.
Mais la pression reste forte, notamment sur les délais.
Les collections prêtes à expédier ont été une vraie respiration. Aujourd’hui, le développement du bijou joue aussi ce rôle, après presque 10 ans dans les arts de la table.
J’ai tenté de déléguer la relation client, mais sans immersion dans l’atelier, cela reste difficile. Le savoir-faire est très spécifique.
Le bijou devrait permettre une délégation plus fluide à terme.
Le positionnement d’Un Chat dans ma Botte mêle cadeau personnalisé, transmission familiale et design. Quelles ont été les principales difficultés pour faire comprendre cette proposition singulière au marché, et quelles décisions se sont révélées décisives pour que la marque trouve son public ?
Le premier levier a été la tradition familiale. Les clients achètent rarement un seul rond : ils cherchent souvent à recréer une mémoire collective.
Mon expérience personnelle a aussi joué. À la naissance de mon fils, je voulais transmettre des habitudes, éviter le jetable, et maintenir une certaine exigence du quotidien. Après un premier achat qui ne me convenait pas esthétiquement, j’ai réalisé qu’il y avait un manque sur le marché.
Les premiers modèles ont immédiatement trouvé leur public, notamment grâce à leur esthétique légèrement irrégulière et vivante.
Le produit répondait déjà à un besoin. Les réseaux sociaux ont ensuite apporté la visibilité, et le bouche-à-oreille a fait le reste.
Le développement s’est fait progressivement :
• diversification des motifs
• évolution des matières (laiton, acier)
• affinage des propositions
À vos yeux, comment le marché des accessoires de mode et des arts de la table faits main va-t-il évoluer dans les prochaines années, notamment face à la personnalisation de masse, au numérique et aux enjeux de durabilité, et comment vous y préparez-vous chez Un Chat dans ma Botte ?
Effectivement je pense que la personnalisation va se banaliser, et cela risque de créer une incompréhension sur les prix.
Le temps de travail réel n’est pas toujours bien perçu.
Je pense qu’il y aura deux phases :
1. Une banalisation avec une pression sur les prix
2. Puis un retour vers une valorisation du fait main
On verra probablement apparaître :
• des contrefaçons de “fait main”
• peut-être des labels pour certifier l’authenticité
Les objets qui vivent, se patinent, évolueront à nouveau vers quelque chose de désirable.
Mais avant cela, il y aura probablement une période plus difficile. La notoriété et l’image des marques connues pour leur travail fait main permettra de traverser cette première phase. J’espère qu’un chat dans ma botte sera identifiée comme telle.
Pour quelqu’un qui rêve de lancer sa propre ligne d’accessoires de mode faits main aujourd’hui, quel serait votre conseil le plus franc, celui que vous auriez aimé qu’on vous donne en 2017, au moment de créer Un Chat dans ma Botte ?
Ne réfléchissez pas trop. Lancez-vous vite.
Si l’idée n’existe pas encore, soyez le premier. Et protégez-la immédiatement, idéalement avec un avocat en propriété intellectuelle.
Ensuite : Ne cherchez pas la perfection avant de commencer
Concentrez-vous sur le produit avant tout
Travaillez l’esthétique — c’est fondamental
Faites des visuels beaux, peu importe les moyens
Regardez ce qui se fait, mais ne copiez pas, inventez votre manière de communiquer. Ne suivez pas les tendances.
Les collaborations avec des influenceurs peuvent être très efficaces pour se faire connaître, sélectionnez les bien selon votre clientèle. Ne choisissez pas n’importe qui, même si il a des dizaines de milliers de followers.
Et surtout : ne vous fiez pas aux indicateurs de réseaux sociaux. Une publication peu likée peut générer plus de ventes qu’une autre très visible.
Enfin, soyez lucide sur la croissance. Se développer trop vite peut augmenter le stress et les contraintes financières.
Une erreur que j’ai faite au début : refuser des commandes par peur d’être dépassée. Avec le recul, il vaut mieux saisir les opportunités quand elles se présentent.
Et surtout : travailler. Beaucoup.
Je n’ai pas encore trouvé comment ralentir — mais quand on aime ce que l’on fait, cela ne ressemble plus tout à fait à du travail.
Pour en savoir plus : https://www.unchatdansmabotte.com